samedi 6 septembre 2008

une vieille histoire... pour Edith la fidèle...

Amorgos (Cyclades/Grèce) 23 juillet 1982

Il parait que ça souffle fort là-haut.
Déjà dans la vallée, on peut entendre les hurlements du vent dans les sommets.
La roche est presque nue. Seules quelques végétations rares et vernissées courent à ras des pierrailles.
La première partie du chemin est difficile. Les cailloux roulent et se dérobent sous les pas. Bientôt se dessine une sente rousse discrète dégagée des éboulis par les ânes infatigables.
Elle marche devant moi, légère, aérienne. Sa peau cuivrée brille de l'huile d'amandes dont elle s'est généreusement lissé le corps avant de prendre la route et d'affronter le zénith. Les muscles des cuisses et des mollets se tendent dans l'effort. ligaments et tendons saillent sous la peau. Elle grimpe comme une petite chèvre des montagnes, nerveuse, alerte et le pied assuré.
De temps en temps elle s'arrête, se retourne, le corps tendu vers la vallée, et s'émerveille du paysage sans cesse renouvelé. Tiens, ici, une église, tu vois, là-bas, et puis cette faille, oui, là, on voit la mer, et le village, il est tout petit... et la montée reprend.
Après les cailloux qui roulent et fuient, les roches lisses et chaudes, toutes brillantes et polies, piquées ça et là de touffes vertes et craquantes. Les sauterelles s'envolent en bruissant bleu, en crissant rouge et les lézards filent dans des éclairs blonds et silencieux.
Parfois, barrant le chemin, accrochée délicatement à la pierre d'un côté et à un arbuste sec de l'autre, une soie d'araignée la pousse à bifurquer légèrement. Est-ce par dégoût de la toile et de ses trophées, ou par respect de l'artiste aux pattes si habiles, je ne sais.
Notre but, ce sont les moulins dont les vestiges sont visibles de la maison. Ils dressent avec peine leurs ventres éboulés en crête de montagne dans un ultime coup de griffes à l'infini d'un ciel sans nuage. La roche blanche et nue se découpe en festons sur l'azur tranquille. Au flancs des montagnes serpentent les nervures des murets de pierrailles qui coupent les terrasses ménagées par des mains d'homme et où s'accrochent les boules veloutées des oliviers et les cyprès en flammes acérées.
Dès le sommet atteint, le vent s'est mis à jouer. C'est mon chapeau qui s'est envolé le premier, bientôt petite tache jaune sur bleu de ciel et bleu de mer, et puis plus rien du tout.
Tout là-haut, tout près des moulins éventrés et découvrant sans pudeur des rouages désormais inutiles, la vue qui s'offre est superbe. L'île s'affirme aux ourlets que la mer écume sans relâche à ses pieds. La baie est calme et scintillante. Plus loin, au sortir de la baie, l'eau se ride de franges délicates et blanches qui ondulent sous la caresse violente du vent.
Le vent qui prend son élan du haut de la montagne et qui dévale ses flancs en rugissant
Le vent qui arrache les touffes anémiques des thyms violet et des chardons bleutés
Le vent qui dénude
qui râpe
qui lisse
et qui polit
avec force et vigueur
avec patience et volupté
Le vent qui souffle là-haut
tout la-haut
là où nous sommes.
Mon chapeau s'est envolé le premier et il n'était plus au loin qu'une petite tache de soleil que je désignais d'un doit impuissant, que soudain, elle aussi, elle s'est envolée. Toute légère. plume violette au caraco de soie douce. Duvet fin aux longues nattes bronzées. Petite poupée cuivrée aux yeux noirs de jais.
Très vite elle n'a plus été qu'un minuscule petit point dans l'immensité opaline.

Non je ne crois pas qu'elle ait été effrayée.

J'ai à peine eu le temps de voir son visage avant que le souffle l'emporte, mais je garde au fond de moi, la vision fugace et pourtant intense, d'une volupté presqu'indécente, d'une jouissance infinie...

Je me souviens qu'elle n'avait de cesse d'atteindre les sommets qu'elle voyait et que toujours l'accomplissement de ses désirs se trouvait compromis par la découverte d'une montagne plus haute, voisine de celle qu'elle venait de gravir.

Oui, je suis restée longtemps là-haut.
Debout.
Je voulais que moi aussi me vent me prenne, le vent m'emporte.
Jamais je n'avais vu une telle expression de bonheur sur un visage.

Laissez moi retourner là-haut
là-haut
sur la montagne



Evidemment, cette histoire a une histoire. Je passais, cet été là, mes vacances dans l'île qui devait plus tard devenir célèbre à travers le film du Grand Bleu. Un ami, amant, nous avait prêté sa maison. En France, allongé sur son lit de sanatorium, face au Mont-Blanc, un ami, amant, perdait petit à petit tout pouvoir sur sa vie. Une mort lente, si lente, et consciente, devant cette nature magnifique et foisonnante.
Je m'installais à la terrasse du café de Nikos. Dans l'assiette , la traditionnelle salade aux tomates si rouges et encore chaudes de soleil, la ponctuation des olives et le graphisme des cubes blancs du fromage de brebis. Les odeurs du pain qui cuit. L'ouzo que je n'ai jamais pu apprécier ailleurs que sous un ciel grec. Tout en bas, la mer immuablement bleue et partout la chaleur blanche d'un soleil écrasant.
Et là-bas, mon ami que je ne reverrais jamais.
Je lui ai écrit des histoires en espérant lui offrir quelques secondes de rêverie.
Il était trop fatigué pour me répondre. J'ai reçu quelques mots écrits par d'autres mains.
Quand le faire-part bordé de noir est arrivé, je savais que c'était lui.
Il avait 27 ans et plusieurs vies. Les patients de son cabinet de kinésithérapie n'ont pas tous eu le privilège de savoir qu'il était aussi un homme de spectacles. Il montait ses propres textes au café-théâtre des Blancs-Manteaux à Paris, épaulé discrètement et efficacement dans sa passion par sa soeur et son meilleur ami. J'ai eu le privilège de partager un petit, tout petit bout de sa vie. Son corps était une cartographie de cicatrices témoignant de sa lutte contre la maladie.
Elle a fini par gagner, mais il s'est bien battu.
Sa messe d'enterrement a été un moment parmi les plus émouvants, les plus dignes qu'il m'ait été donné de vivre, un embrasement de joie pure quand la chanson d'Aznavour "viens voir les musiciens, voir les comédiens" nous a acueilli dès le seuil franchi. Et ce curé, si profondément empathique avec celui qui nous quittait et qu'il regrettait de ne pas avoir connu...

J'ai encore beaucoup d'histoires à raconter.