samedi 6 septembre 2008

une vieille histoire... pour Edith la fidèle...

Amorgos (Cyclades/Grèce) 23 juillet 1982

Il parait que ça souffle fort là-haut.
Déjà dans la vallée, on peut entendre les hurlements du vent dans les sommets.
La roche est presque nue. Seules quelques végétations rares et vernissées courent à ras des pierrailles.
La première partie du chemin est difficile. Les cailloux roulent et se dérobent sous les pas. Bientôt se dessine une sente rousse discrète dégagée des éboulis par les ânes infatigables.
Elle marche devant moi, légère, aérienne. Sa peau cuivrée brille de l'huile d'amandes dont elle s'est généreusement lissé le corps avant de prendre la route et d'affronter le zénith. Les muscles des cuisses et des mollets se tendent dans l'effort. ligaments et tendons saillent sous la peau. Elle grimpe comme une petite chèvre des montagnes, nerveuse, alerte et le pied assuré.
De temps en temps elle s'arrête, se retourne, le corps tendu vers la vallée, et s'émerveille du paysage sans cesse renouvelé. Tiens, ici, une église, tu vois, là-bas, et puis cette faille, oui, là, on voit la mer, et le village, il est tout petit... et la montée reprend.
Après les cailloux qui roulent et fuient, les roches lisses et chaudes, toutes brillantes et polies, piquées ça et là de touffes vertes et craquantes. Les sauterelles s'envolent en bruissant bleu, en crissant rouge et les lézards filent dans des éclairs blonds et silencieux.
Parfois, barrant le chemin, accrochée délicatement à la pierre d'un côté et à un arbuste sec de l'autre, une soie d'araignée la pousse à bifurquer légèrement. Est-ce par dégoût de la toile et de ses trophées, ou par respect de l'artiste aux pattes si habiles, je ne sais.
Notre but, ce sont les moulins dont les vestiges sont visibles de la maison. Ils dressent avec peine leurs ventres éboulés en crête de montagne dans un ultime coup de griffes à l'infini d'un ciel sans nuage. La roche blanche et nue se découpe en festons sur l'azur tranquille. Au flancs des montagnes serpentent les nervures des murets de pierrailles qui coupent les terrasses ménagées par des mains d'homme et où s'accrochent les boules veloutées des oliviers et les cyprès en flammes acérées.
Dès le sommet atteint, le vent s'est mis à jouer. C'est mon chapeau qui s'est envolé le premier, bientôt petite tache jaune sur bleu de ciel et bleu de mer, et puis plus rien du tout.
Tout là-haut, tout près des moulins éventrés et découvrant sans pudeur des rouages désormais inutiles, la vue qui s'offre est superbe. L'île s'affirme aux ourlets que la mer écume sans relâche à ses pieds. La baie est calme et scintillante. Plus loin, au sortir de la baie, l'eau se ride de franges délicates et blanches qui ondulent sous la caresse violente du vent.
Le vent qui prend son élan du haut de la montagne et qui dévale ses flancs en rugissant
Le vent qui arrache les touffes anémiques des thyms violet et des chardons bleutés
Le vent qui dénude
qui râpe
qui lisse
et qui polit
avec force et vigueur
avec patience et volupté
Le vent qui souffle là-haut
tout la-haut
là où nous sommes.
Mon chapeau s'est envolé le premier et il n'était plus au loin qu'une petite tache de soleil que je désignais d'un doit impuissant, que soudain, elle aussi, elle s'est envolée. Toute légère. plume violette au caraco de soie douce. Duvet fin aux longues nattes bronzées. Petite poupée cuivrée aux yeux noirs de jais.
Très vite elle n'a plus été qu'un minuscule petit point dans l'immensité opaline.

Non je ne crois pas qu'elle ait été effrayée.

J'ai à peine eu le temps de voir son visage avant que le souffle l'emporte, mais je garde au fond de moi, la vision fugace et pourtant intense, d'une volupté presqu'indécente, d'une jouissance infinie...

Je me souviens qu'elle n'avait de cesse d'atteindre les sommets qu'elle voyait et que toujours l'accomplissement de ses désirs se trouvait compromis par la découverte d'une montagne plus haute, voisine de celle qu'elle venait de gravir.

Oui, je suis restée longtemps là-haut.
Debout.
Je voulais que moi aussi me vent me prenne, le vent m'emporte.
Jamais je n'avais vu une telle expression de bonheur sur un visage.

Laissez moi retourner là-haut
là-haut
sur la montagne



Evidemment, cette histoire a une histoire. Je passais, cet été là, mes vacances dans l'île qui devait plus tard devenir célèbre à travers le film du Grand Bleu. Un ami, amant, nous avait prêté sa maison. En France, allongé sur son lit de sanatorium, face au Mont-Blanc, un ami, amant, perdait petit à petit tout pouvoir sur sa vie. Une mort lente, si lente, et consciente, devant cette nature magnifique et foisonnante.
Je m'installais à la terrasse du café de Nikos. Dans l'assiette , la traditionnelle salade aux tomates si rouges et encore chaudes de soleil, la ponctuation des olives et le graphisme des cubes blancs du fromage de brebis. Les odeurs du pain qui cuit. L'ouzo que je n'ai jamais pu apprécier ailleurs que sous un ciel grec. Tout en bas, la mer immuablement bleue et partout la chaleur blanche d'un soleil écrasant.
Et là-bas, mon ami que je ne reverrais jamais.
Je lui ai écrit des histoires en espérant lui offrir quelques secondes de rêverie.
Il était trop fatigué pour me répondre. J'ai reçu quelques mots écrits par d'autres mains.
Quand le faire-part bordé de noir est arrivé, je savais que c'était lui.
Il avait 27 ans et plusieurs vies. Les patients de son cabinet de kinésithérapie n'ont pas tous eu le privilège de savoir qu'il était aussi un homme de spectacles. Il montait ses propres textes au café-théâtre des Blancs-Manteaux à Paris, épaulé discrètement et efficacement dans sa passion par sa soeur et son meilleur ami. J'ai eu le privilège de partager un petit, tout petit bout de sa vie. Son corps était une cartographie de cicatrices témoignant de sa lutte contre la maladie.
Elle a fini par gagner, mais il s'est bien battu.
Sa messe d'enterrement a été un moment parmi les plus émouvants, les plus dignes qu'il m'ait été donné de vivre, un embrasement de joie pure quand la chanson d'Aznavour "viens voir les musiciens, voir les comédiens" nous a acueilli dès le seuil franchi. Et ce curé, si profondément empathique avec celui qui nous quittait et qu'il regrettait de ne pas avoir connu...

J'ai encore beaucoup d'histoires à raconter.

vendredi 29 août 2008

A la demande de Betty boop, ce soir, j'enveloppe des bisous!




Je crois que je ne vais pas avoir trop de mal à alimenter ce blog : j'ai commencé à écrire une histoire, cet après-midi, au bord de l'eau, pendant que mon fils attendait le suicide du prochain poisson et que ma chienne campait, imperturbable, à côté de la nasse contenant les 2 premières prises.
Peut-être que je ferai ça par épisodes...et si ça vous tient, si vous attendez la suite...on ne sait jamais, ça deviendra peut-être une plus grande histoire...
Mais ce soir, à la demande de Betty, je vais vous parler d'une de mes inventions que j'adore : tellement simple qu'on se demande pourquoi on n'y avait pas pensé plus tôt, et puis à la portée de tout le monde, même si j'ai sophistiqué l'objet. Avec tout ce qu'il faut d'amour et de poésie! Exactement comme j'aime.
Tout a commencé le jour où ma fille a été invitée, par une voisine maman, d'une de ses copines de classe, à passer une dizaine de jours près de Guérande, dans leur petite maison perdue au milieu des salants (le détail a son importance). Clémentine, à 3 ans, ne nous avait jamais quittés, même une seule nuit. C'est dire si l'aventure revêtait un caractère d'expédition du bout du monde. Elle avait très envie de partir, tout en étant un peu angoissée à l'idée de nous laisser. Moi, j'étais contente pour elle : elle allait enfin pouvoir respirer ailleurs que dans le cocon familial. Je voulais qu'elle emporte avec elle quelque chose qui lui dise vraiment que je pense à elle et que je l'aime. C'est comme ça que je me suis retrouvée les lèvres au-dessus d'une enveloppe, à faire claquer des bisous, que je me suis empressée d'enfermer de crainte qu'ils ne s'envolent. Je l'ai fait devant elle et j'ai glissé l'enveloppe dans sa valise.
La voilà donc partie... A l'époque, il n'y avait pas encore de portable, et dans ce coin de France, les télécommunications en étaient encore à l'âge de pierre : dans cette petite maison de vacances, il n'y avait pas le téléphone, et il fallait se rendre à la cabine publique. Donc, en fin de journée, j'attendais toujours le "on est bien arrivé", et je ne pouvais joindre personne. Le lendemain matin, je suis allée à mon travail l'estomac plutôt noué. Le soir, toujours rien, et pas de message sur le répondeur. Mon mari prenait cela avec philosophie, trouvant mes inquiétudes exagérées voire grotesques. Par l'intermédiaire d'amis communs, j'ai réussi à obtenir une adresse et envoyait donc un télégramme téléphoné. Cela faisait 3 jours que nous étions sans nouvelles.
Quand l'opératrice du téléphone m'a contactée quelques heures plus tard, j'étais à 2 doigts de "péter les plombs" : on ne pouvait distribuer le télégramme dans ce secteur et la teneur laissant penser qu'il pouvait y avoir quelque chose de grave, elle préférait me prévenir. J'étais prête à appeler la police, mon mari me traitait de folle : j'ai fini par foncer vers Guérande en voiture, mon mari en remorque, incapable de me raisonner et commençant même à s'angoisser un peu (quand même!). Je n'ai jamais roulé aussi vite! Il pleuvait, c'était un jeudi d'Ascension, il y avait une circulation d'enfer. Mais il fallait que je vois ma fille, que je l'entende, que je la touche.
Evidemment l'arrivée a été plutôt mal vécue par nos hôtes : Clémentine allait bien et on ne nous avait pas appelé justement parce que tout allait bien. Et puis, on n'avait pas voulu la perturber en lui faisant parler à ses parents au téléphone : on avait peur qu'elle pleure!
Nous sommes repartis avec elle, aussi vite que nous étions arrivés. Nous avons trouvé un gîte en urgence et le lendemain, direction les manchots de l'aquarium pour nous détendre. J'ai un souvenir de teurgoule absolument merveilleux qui doit certainement beaucoup au ravissement d'avoir retrouvé ma fille. Pour les néophytes, la teurgoule est une spécialité bretonne délicieuse et très calorique : du riz, du lait, du sucre, et on fait cuire longtemps à four très très doux. Pas régime du tout!
Il s'est avéré que mon enveloppe avait rempli bien plus que sa mission : Clémentine a souffert qu'on ne lui parle pas de ses parents, d'autant que sa copine avait les siens. Alors, dès qu'elle pouvait, elle promenait l'enveloppe sur sa joue et plaquant son oreille, elle entendait les bisous bisouiller doucement.
Plus tard, j'ai essayé d'expliquer ce que j'avais ressenti, je me sentais même coupable de mon excessivité mais mes voisins se sont trouvés si blessés, même humiliés, que nous ne nous sommes plus contentés que de simples relations de voisinage. Pour moi, tout de même, il était incroyable qu'on ait pu nier à ce point les besoins d'une enfant.
Cette enveloppe a été à l'origine donc de mes enveloppes à bisous.
J'ai commencé à les mettre en pratique lors des fêtes des mères, dans ma classe. Mes élèves décoraient une enveloppe de kraft, et le jour-dit, assis côte à côte sur les petits bancs, tous le nez plongé dedans, ils faisaient résonner les bisous.
Et puis je me suis rendue compte qu'il fallait un mode d'emploi à ce cadeau, parce qu' inévitablement, il y avait toujours une maman qui arrivait le lendemain, l'enveloppe ouverte à la main : "vous avez du oublier quelque chose, il n'y avait rien dedans!". La parade a été immédiate, je me demande encore comment j'ai pu m'en sortir de cette pirouette, sans doute à cause du regard désespéré de l'enfant. "Vous avez du l'ouvrir trop vite, les bisous se sont tous envolés, pourtant, je peux vous l'assurer, votre enfant en a mis beaucoup dedans, et ça faisait même beaucoup de bruit". La maman réalise alors sa gaffe (c'est pas bête, une maman, souvent juste un peu débordée) et comme je ne veux pas la laisser en difficulté, j'ajoute : "mais ce n'est pas grave, on va en faire une autre". Ouf, tout le monde est sauf!
Cela fait plus de 15 ans que l'enveloppe à bisous fait partie de mes stratégies de "maîcresse" d'école, et cette année encore, elle ne va pas chômer. Quand une maman est partie trop vite, quand il manque un câlin, je ne détourne jamais l'attention de l'enfant, je ne lui propose pas d'oublier son chagrin, au contraire, je mets des mots dessus. Je dis doucement : tu as un chagrin? tu veux ta maman? tu voudrais lui faire un bisou? Tu la verras ce soir, elle est au travail, elle a plein de choses à faire pendant que toi tu apprends à grandir. Mais si tu veux, ton bisou, on peut le mettre dans une enveloppe, et tu lui donneras ce soir.
Eh bien, vous savez quoi? ça marche! Les bisous dans les enveloppes, on les entend! Et le soir, on ne l'oublie pas. Moi, j'ai déjà prévenu les parents...et tout le monde est content!
Et puis un jour, j'ai écrit une petite poésie pour aller avec, et puis un autre jour, on m'a demandé une belle enveloppe pour l'offrir...
Et puis un jour, j'en ai vendues lors d'une exposition : j'ai été stupéfaite du succès, et ravie de voir qu'autant de monde puisse être sensible à la poésie de l'objet.
Voilà donc l'histoire de l'Enveloppe à Bisous, dont j'ai fini par protéger le concept en attendant qu'un jour peut-être... mais je me sens plus douée pour la création que pour la commercialisation!
Je vous livre les textes qui accompagnent mes enveloppes. Je suis sûre que vous allez apprécier!

jeudi 28 août 2008

ce qu'il reste de l'impénétrable et mystérieuse forêt de mahoganies



Comme ils ont l'air ridicule ces troncs dépouillés : on dirait presque des buissons! Et pourtant, quand nous traversions cette forêt, l'ombre était si dense qu'il y faisait frais. Dommage que je n'ai aucune photo du temps de la majesté de ces géants : ils semblaient des vestiges d'antan lontan, comme on dit en créole, indestructibles témoins qui nous survivraient encore et encore. J'ai pleuré.

qui suis-je, un vrai curriculum de pro!


Gribouille est une touche-à-tout autodidacte.

Sans doute, si les fées s’étaient penchées sur son berceau, aurait-elle connu un autre destin…qu’importe ! celui qu’elle s’est forgé lui apporte bien des satisfactions et nourrit à la fois ses besoins créatifs et des capacités d’empathie singulières.

Elle naît en avril 1952 et montre très vite que ce n’est pas pour rien qu’elle est du signe du taureau. C’est une fonceuse qui relève tous les défis, et pourtant, elle ne parvient pas à se soustraire au commandement maternel : tu seras institutrice, ma fille !

Elle lutte, néanmoins, et s’inscrit en philo à Nanterre. Las, elle doit vite abandonner, faute de ressources puis de temps lorsqu’elle devient monitrice-éducatrice dans un grand internat de la Région Parisienne.


Elle reprend alors des études de sociologie, et finalement, lestée d’une maîtrise, elle intègre l’Education Nationale.

Elle est actuellement professeur d’école, mais elle préfère qu’on dise « maîcresse d’école », et enseigne le bonheur et la joie de vivre à 25 petits de 3 ans.

Ses activités et responsabilités professionnelles ne l’empêchent pas de mener de front bien d’autres activités qui lui permettent de donner libre cours à ses penchants naturels : créer, faire du beau avec trois fois rien, et surtout, rencontrer des gens…des gens comme tout le monde et qu’elle trouve drôlement intéressants !

Elle sera donc tour à tour : brodeuse d’art, créatrice de bijoux, rédactrice de mémoires pour étudiants fatigués et néanmoins argentés ( !), animatrice et attachée de presse de radios libre, formatrice d’animateurs de ces mêmes radios, animatrice d’ateliers divers pour enfants et adolescents, chanteuse dans un groupe de musique latino, attachée de presse de ce groupe, professeure de couture pour des activités au sein de comités d’entreprise, créatrice de costumes de théâtre pour une troupe parisienne, etc…

Actuellement, elle concentre son énergie sur ses sculptures de papier, qui témoignent totalement de son goût pour les matériaux simples, peu onéreux, à portée de tous les caddies de supermarchés. Mais elle assure aussi, tous les ans, le scénario, la mise en scène, la direction d’acteurs, les costumes et les décors du spectacle de Noël de son école (de même que le premier rôle !). Et elle a ajouté un autre « art » à son actif : elle crée des gâteaux merveilleux, aussi bons que beaux…pour le plaisir des yeux et des papilles... parce qu'on n'est pas obligé de manger...

Elle est très fière également de ses « enveloppes à bisous », testées tout d’abord auprès de ses élèves et qui ont remporté un franc succès lors de sa dernière exposition.

MON TOUT PETIT est une des manifestations de ses capacités à utiliser des techniques et des matériaux simples, voire frustes, pour donner libre cours à son expression créative et poétique.



MON TOUT PETIT, il faudra que j'en parle aussi...

mercredi 27 août 2008

Des années que je repousse et que je me trouve tout un tas de raisons et d'excuses pour repousser à demain ou à l'année prochaine, mais aujourd'hui, ça y est, j'ai créé mon blog!
Peut-être, tout simplement que je ne voulais pas faire comme tout le monde...péché d'orgueil sans doute.
Bon maintenant que j'ai inauguré l'objet, je vais me reposer un peu et attendre le 8ème jour.
Impossible : il faut que je l'alimente dès maintenant, sinon, je le sens, il va s'étioler, péricliter, agoniser, mourir sans doute! C'est pire que les Tamagouchi (alors là, désolée, j'ai un trou d'orthographe!).
En ouverture, il me faut un texte emblématique...tiens, un p'tit tour du côté du cyclone d'août 2007!
Inutile de se lancer dans une analyse de ce choix : il a pour lui d'être prêt à copier, et en plus, je l'adore!

Ce sont mes premières manœuvres créatives sur Blogger, alors indulgence...je suis plutôt fière de moi pour un exercice d'insertion de textes que j'ai réussi grâce à un "copier-coller" tout bête.

L'année dernière, sans doute pour la dernière fois, j'ai passé les 2 mois d'été en Martinique. J'entends déjà les "quelle chance tu as" qui fusent. Eh bien non! ce n'est pas une chance pour moi, presque une malédiction à laquelle j'ai décidé, désormais d'échapper (si j'arrive à faire taire mon instinct maternel sur-développé).

Mon problème, c'est que j'ai horreur de la chaleur, du soleil, et, c'est le médecin de l'aéroport qui a fait le diagnostique, mon métabolisme ne supporte pas le degré d'hygrométrie. Il y a des gens qui s'adaptent au climat, et les comme-moi qui survivent plus ou moins bien en attendant leur retour vers un environnement plus tempéré. Je totalise déjà pas mal d'étés sous ces tropiques, j'ai trouvé tout un tas de raisons pour expliquer mon mal-être, et finalement, il suffit d'une petite consultation pour entériner mes culpabilités : pas la peine d'insister, c'est ma nature et puis c'est tout. Ma saison préférée, c'est l'automne, ou plutôt, la fin de l'été, quand les ardeurs du soleil s'estompent, que les couleurs prennent un léger coup de "cuit" pendant que la fraîcheur commence à réclamer une petite laine.
C'est le temps des fruits mûrs des jardins, le temps des confitures. On met en pots les trésors d'aujourd'hui comme des promesses de soleil pour les jours de frimas.

Les confitures...juste du sucre, des fruits et une bassine en cuivre?
Ce serait trop simple!
Quand on fait des confitures, on s'inscrit dans le temps, pas seulement la courte période entre confection et dégustation. Le projet est bien plus vaste : on s'inscrit dans la longue tradition modeste des confiturières ménagères. On donne ce que l'on a reçu. Et il ne s'agit pas de sucrerie, mais de bonheur. Un pot de confiture, c'est un concentré d'amour : l'alchimie mystérieusement réussie entre labeurs de préparations diverses et don de soi.
Je ne psalmodie pas de formules magiques au-dessus du chaudron, mais je touille comme touillaient mères et grands-mères, aïeules et ancêtres.
"Bonne Maman" a tout compris qui a assis son concept sur la transmission des valeurs traditionnelles juste à travers la pirouette de sa marque et l'impression "vichy" de ses couvercles.
Je suis sûre que maintenant, vous ne regarderez plus un pot de confiture de la même manière...

Mais je parlais de Martinique avant de bifurquer du côté de mes activités du moment. Donc, l'année dernière, au mois d'août, j'étais sous le cyclone.
Et c'est là que commence mon "copier-coller"...

S' il est un endroit magique et mystérieux en Martinique, c' est bien celui-là : en 12 ans, je totalise 12 mois de séjours là-bas et je reste toujours fascinée par cette forêt étrange, profonde, sombre et impénétrable. La route ne permet pas le stationnement, alors, au gré des ralentissements de circulation coutumiers, l' œil scrute, évalue, toujours aussi incrédule : le sol semble être une mangrove spongieuse, un marécage délétère, la végétation est si dense que la lumière est rare. Il y a une fraîcheur réelle et bienvenue qui se dégage de cette oasis végétale plantée au milieu de la touffeur tropicale.
Aucun Martiniquais ne méconnaît ce lieu magique, de même qu' aucun de ceux qui, un jour, sont passés par là.
Cette année, j' étais là, dans la campagne de Rivière Salée.
Nous nous sommes préparés pour Dean sans angoisse particulière : la maison de location semblait pouvoir tenir ses promesses de résistance, et elle ne l' a pas démenti. Depuis début juillet, je remplissais chaque bouteille d' eau consommée avec de l' eau du robinet : un joli stock qui fait sourire mari et enfants à chaque fois et gloser sur mes éternelles angoisses : rectification, les dilettantes! , pour moi, c' est simplement du bon sens et de la prévoyance! Cette année, les bouteilles ont dépanné des amis confrontés aux coupures d' eau! Nous, nous n' en avons pas eu besoin, nous avons fait partie des rares privilégiés à ne déplorer qu' une demi-journée de coupure. Luxe suprême et très apprécié après émotions, insomnie et rafraîchissement sérieux de la température, nous avons même pu nous doucher à l' eau chaude, la maison disposant d' un petit panneau solaire.
Nous nous sommes calfeutrés dans la maison après avoir éliminé et rangé tout ce qui était susceptible de s' envoler. Décrochés, les 2 hamacs sur la terrasse. Dépendu, l' abreuvoir des colibris. Empilées et rentrées, les chaises en plastique. Place nette aussi sur l'évier-lavoir : vaisselle, égouttoir, éponges, produits ménagers, tout a regagné l' intérieur. Nous avons cueilli les avocats les plus gros et nous nous sommes repliés devant la TV. Pizza réchauffée et expédiée. Ensuite, tout le monde au lit.
Ce sont les vibrations qui m' ont tirée du sommeil : je suis malentendante et quand j' ôte mes appareils auditifs, je suis complètement sourde. C' est mon corps tout entier qui ressentait la tempête. Il faisait nuit, une nuit de ciel d' ouragan, une nuit de jour gris, très gris. Et à travers les persiennes, j' ai vu le vent! Les arbres fantomatiques de la haie dansaient une sarabande infernale, sans rythme, dans l' anarchie la plus complète, avec des ponctuations de projections diverses et mystérieuses. Visibilité opaque réduite à 3 mètres. Je me suis recouchée, il n' y avait rien d' autre à faire : la maison tenait bon. Mon mari veillait, pour le coup inquiet et guettant un éventuel arrachement du toit. Notre fille avait abandonné sa minuscule chambrette sous le toit pour cause de pluie et avait rejoint son frère qui n' avait pas ouvert l' œil.
Impossible cependant de dormir, voire simplement de me reposer : il a fallu que je mette mes prothèses pour entendre vraiment. La tempête était dans mon ventre, ma poitrine, mes jambes, mes bras. Ma tête n' en pouvait plus de ce maelström de sensations envahissantes et inconnues. Et j' ai entendu le vent. Ses grondements, une respiration puis un rugissement, un emballement de ronflements qui enflent, gonflent, explosent. Et pour accompagner cette symphonie foutraque, les craquements impressionnants du bois qui se fend, le cri sec du tronc qui craque et le hurlement mat du manguier qui s' abat, d' un coup, toutes racines dehors.
Cela a duré longtemps, sans répit et sans pause.
Les enfants ont bien dormi!
Lorsque nous avons pu sortir, c' est peu de dire que le spectacle qui nous entourait était apocalyptique. De toutes les essences plantées avec amour par le propriétaire de la maison ne restaient vraiment debout que les orangers et le citronnier. Les buissons et massifs de fleurs étaient couchés, comme peignés par une main géante, pétales blancs, roses, jaunes, rouges comme une neige étrange autour d' eux. Le quenetier gisait, tronc en l' air, cassé net à ras le sol. Le manguier, déraciné, exhibait l' incongruité indécente de ses racines terreuses. L' arbre à pain, décapité. Le carambolier, déplumé. Et le goyavier, tout jeune, qui portait ses premiers fruits que mon mari surveillait, tâtait et humait avec gourmandise...jeté par terre, sans ménagement. Evidemment, les quelques bananiers de tout jardin créole n' avaient pas résisté non plus. Les cocotiers faisaient triste mine, les palmes en berne, froissées, cassées, brisées.
Et d' un seul coup, après la sidération première, j' ai été submergée par une immense et profonde tristesse.
Tout autour, c' était le silence, enfin. Un silence d' abandon à l' ennemi, d' armes rendues, de vaincus sans reddition.
La maison, une maison traditionnelle, blanche, simple et sans prétention mais coquette tout de même et bien entretenue, la maison était verte. Verte. Couverte d' un hachis de feuilles. Un vert franc, profond et brillant.
Le lendemain, la chaleur du soleil et quelques coups de balai sec ont suffi à décoller ce masque végétal. Sans laisser de trace.
Il a fallu attendre 2 jours que la route soit dégagée par les riverains armés de coutelas, machettes et autres tronçonneuses , pour pouvoir rejoindre la civilisation : plus d' électricité, pas de liaison téléphonique: et surtout, alentour, une désolation totale. Là où moutonnaient les verts des grands arbres se dressent désormais des troncs décharnés, aux faîtes cassés, tous à la même hauteur. On aperçoit le contour des collines comme autant de crânes rasés et ce qui reste debout est si maigre, si noir, qu'on dirait une forêt brûlée par un gigantesque incendie.
Il y avait une dizaine de colibris - avant - autour de l' abreuvoir. Après, j' en ai compté plus de 30, avec quelques abeilles, et même des sucriers qui n' ont pas pour habitude de se satisfaire du nectar des fleurs. Le soir, c' était au tour des papillons de nuit, avec leurs ailes gris velouté et leur corps rouge et trapu.
Et nous sommes partis, enfin, prendre des nouvelles de la famille...
La route habituelle était si encombrée que nous avons décidé de faire un grand détour par le sud : Sainte-Luce, Le Marin, direction Le Robert et Trinité.
J' ai pris beaucoup de photos. C' était tellement énorme, ces arbres gigantesques en travers de la route, les champs de bananiers couchés à perte de vue, et les maisons, effondrées, décapitées, ouvertes comme des boites de conserve. Et partout, des bras armés qui, des coutelas traditionnels, et qui,pour les mieux outillés ,de tronçonneuses.
J' ai pris beaucoup de photos.
Mais seulement les dévastations de la nature.
Je n' ai pas voulu jouer les touristes voyeuses : il y avait suffisamment d' images sensationnelles dans les journaux pour que je n' ajoute pas au désarroi de ceux qui ont beaucoup, voire tout perdu.
15 jours après le passage de Dean, les lumières se sont enfin allumées, et le réfrigérateur-congélateur a pu reprendre ses fonctions, de même que la machine à laver. Surtout, j' ai pu, enfin, lire, le soir, avant de dormir.
Les cousines de mon mari ont profité de cette période bougies ( comme les stocks ont été dévalisé, nous nous sommes servi de bougies votives ).pour raconter quelques anecdotes sur leur enfance somme toute pas si lointaine, évoquer les devoirs à la flamme ténue, dansante, agaçante et fatigante et surtout les repas, toute la famille autour de la lampe à pétrole, quand soudain, la dent sent une résistance et croque la carapace d' un de ces petits hannetons attirés par les lumières dès la nuit tombée.
Mon texte est long, les mots et les émotions m' ont entraînée, mais je n' oublie pas ma forêt de mahoganys. Ces photo que je joins, c' est elle. Ce qu' il en reste.
Et c' est bien difficile à croire...
J' ai vu, en Martinique, les hommes, les femmes et les enfants retrousser leurs manches pour repousser le malheur et la désespérance, j' ai vu, aussi, les manguiers se couvrir du rouge des feuilles nouvelles et de petits bourgeons éclater sur des hampes brisées. Les fleurs ont redressé les calices et les colibris commencent à retrouver le nectar qui les nourrit.
Sur le chemin de l' aéroport, comme autant de niques au ciel, quelques troncs nus de palmiers se sont déjà coiffés d' un premier plumet nouveau, d' un vert si tendre, là-haut, si haut.
Le voyage de retour a été éprouvant : près de 6 heures de très fortes turbulences sans interruption. La Martinique s' apprêtait à une nouvelle onde tropicale...






A suivre...